Édito du 26 février 2021

  ÉDITO  Ce que la démocratie nous permet, c’est de vivre ensemble

En 2018, un jeune chercheur en science politique américain (d’origine allemande) a publié un livre intitulé « Le peuple contre la démocratie » (L’Observatoire, 2018). Il y analysait les ressorts du populisme deux ans après les victoires du Brexit et de Trump. Entre autres facteurs de déstabilisation des démocraties, Mounk mettait en lumière le rôle que joue les médias (réseaux sociaux et chaînes d’information continue) dans la fragmentation de la société et la polarisation du débat public.01

Les médias de masse avaient su reléguer les idées extrêmes et construire un socle commun de valeurs partagées. Les médias sociaux (et dans une certaine mesure les chaînes d’information continue) quant à eux vont dans le sens contraire. Ils ouvrent la possibilité à tous, y compris les porteurs et les porteuses d’idées extrêmes, de s’exprimer et d’avoir de l’audience. Ils créent des bulles informationnelles où se font l’écho du même point de vue et où chacun reste avec ceux qui ont le même point de vue que le sien. Cela morcelle la société et polarise le débat loin de toute possibilité de pluralisme et de dialogue. En comblant le fossé entre les insiders et les outsiders de la politique, les médias sociaux ont donné un avantage dont les seconds ne disposaient pas jusque-là.

Dans un essai publié la semaine dernière intitulé « Le populisme au secours de la démocratie » (Gallimard, 2020), une jeune chercheuse en science politique française, Chloé Morin analyse elle aussi les difficultés que rencontre la démocratie de nos jours. Elle analyse un phénomène qu’elle appelle « le séparatisme numérique » et ses conséquences notamment en termes de remise en question de notre libre arbitre (un des grands acquis de la modernité) : « si nous laissons les technologies actuelles suivre la pente naturelle sur laquelle elles sont engagées, il n’existera bientôt plus de ‘vrai’ unique sur quoi nous pourrions nous accorder et plus d’espace commun ».

Est-ce à dire qu’il faut s’opposer à ces formes nouvelles de médias ? En les délaissant, on laisserait la place à d’autres qui s’en serviraient. Est-ce à dire qu’il faut donner à ces médias sociaux le rôle de censeur ? Leur octroyer un tel rôle serait une aberration étant donné que ce sont des entreprises privées administrant des espaces quasi publics où le débat démocratique désormais se déploie.

Alors que faire ?

Je suis persuadé qu’il faut s’en saisir comme d’autres le font sinon on leur laisserait alors la place, toute la place, à eux seuls. Il faut donc s’en saisir en gardant à l’esprit qu’en démocratie l’adversaire n’est pas un ennemi qu’il s’agit d’annihiler comme le rappelait Chantal Mouffe dans son livre « L’illusion du consensus » (Albin Michel, 2016). La politique c’est notre façon de nous organiser pour vivre ensemble. Et notre façon de nous organiser revient à faire des choix entre plusieurs options. Ces choix multiples sont la source du conflit. En politique démocratique, contrairement à la guerre, la résolution du conflit — les modalités du choix — sont prévues par la constitution. La politique démocratique exige donc qu’on écoute l’autre et qu’on accepte la possibilité qu’il nous convainque. L’autre n’est pas un ennemi à annihiler, même sur les réseaux sociaux ! C’est cette base de la politique démocratique que nous devons promouvoir à nouveau. Et nous devons nous appliquer cette base de la politique démocratique à nous-mêmes pour espérer réduire le fossé qui, de plus en plus, nous sépare les uns des autres alors que nous partageons le même héritage et que nous devrions partager le même destin.

Bassem ASSEH, Porte-parole fédéral